Par : Isaac Hammouch
Écrivain et journaliste belge d’origine marocaine
Tout au long de l’histoire des États autoritaires, certains hommes ont été façonnés pour être des gardiens de secrets. Choisis avec minutie, entraînés à garder le silence, ces hommes demeurent dans l’ombre, exécutant les ordres sans laisser de traces. Ahmed Boukhari était l’un de ces hommes. Plus qu’un simple officier de renseignement, il était la “boîte noire” contenant les détails de l’une des périodes les plus sombres du Maroc moderne : les “années de plomb”. À la fin de sa vie, cependant, il choisit de parler, secouant le pouvoir du Makhzen. Son choix de parler lui coûta cher, une histoire tragique digne d’un récit kafkaïen sur la vengeance de l’État envers ses propres enfants.
Boukhari naquit à Safi en 1938, dans un Maroc en quête d’indépendance. Il rejoignit rapidement la Sûreté nationale avant d’être intégré dans l’unité redoutée “Cab-1” de la Direction générale de la Surveillance du territoire (DST). Cette unité, formée par des agents de la CIA, s’attaquait principalement à l’opposition politique de gauche durant les années 60 et 70. Boukhari était central dans cette opération : pas un décideur, mais un rouage vital qui observait et archivait tout.
Pour saisir l’importance des révélations de Boukhari, il est crucial de comprendre les “années de plomb”. Cette période n’était pas simplement marquée par des tensions politiques, mais par une répression systématique. Des prisons secrètes telles que Tazmamart, Derb Moulay Cherif, et Agdez ont vu le jour, où des opposants étaient emprisonnés dans des cellules sans lumière. Boukhari décrivit l’ampleur de cette répression dans une interview en 2005 : “Nous savions que nos actions étaient illégales, mais nous suivions les ordres… Environ vingt mille arrestations sous le règne de Hassan II, et pas de trace de près de mille cinq cents personnes — ni tombes, ni dépouilles.” Il résumait ainsi le martyre d’une génération effacée par l’État.
En été 2001, Boukhari brisa son silence. Dans des révélations fracassantes parues dans Le Monde et Le Journal, il dévoila les coulisses de l’enlèvement et de l’assassinat de Mehdi Ben Barka à Paris en octobre 1965. Il raconta comment Ben Barka avait été torturé par le général Mohamed Oufkir et Ahmed Dlimi, et révéla que son corps avait été rapatrié au Maroc et dissous dans de l’acide sur instruction d’un agent américain, le colonel Martin. Ces révélations ébranlèrent la version officielle. Boukhari consigna ces événements dans deux livres, publiés en 2002 et 2005, détaillant les opérations secrètes des services marocains et identifiant les responsables des tortures et disparitions forcées. Il continua son combat en enregistrant des centaines de vidéos pour YouTube, partageant des informations inédites.
Le Makhzen réagit rapidement. Boukhari fut arrêté sous une accusation fabriquée de chèques sans provision et condamné à un an de prison, un procès qualifié de mascarade par la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). Son arrestation visait à l’empêcher de témoigner en France sur l’affaire Ben Barka. Il entama une grève de la faim pour protester contre ce qu’il perçut comme une vengeance de l’État. Il ne put se rendre en France qu’en 2006 après une longue bataille judiciaire.
Mais la vengeance ne s’arrêta pas là. Son épouse fut victime d’un grave accident de voiture dans des circonstances suspectes, en sortant avec un handicap sévère. C’était un message clair du régime envers Boukhari : “Chaque mot que tu prononces aura un coût.” Sous cette pression, sa famille vécut un enfer, alors que son fils Karim, journaliste, dut fuir en France pour sa sécurité.
Ahmed Boukhari décéda le 16 février 2025 à Casablanca. Malgré sa disparition, il laissa un héritage de vérités qui continuent de hanter les consciences. L’affaire Ben Barka reste ouverte en France, et des avancées ont été annoncées en 2025. Boukhari n’était pas seulement un agent repenti ; il a montré que même un














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